Un récit d’Henri Vincenot

Henri Vincenot est connu pour ses romans régionalistes pittoresques qui évoquent, avec tendresse et nostalgie, la vie simple et rustique des paysans d’autrefois de sa Bourgogne natale.
Dans « Le maître des abeilles », son dernier roman publié en 1985, son personnage principal, Balthazar alias le Mage, exprime dans cet extrait la relation intime qu’il entretient avec ses abeilles et qu’il essaye de transmettre à un jeune disciple, Loulou. …

Un matin, le Mage monta la presse à gaufrer. C’était le moment où, la température étant devenue maniable, il ramollissait ses cires de l’an passé et les glissait entre les deux rouleaux de sa presse pour en faire des plaques alvéolées, toutes prêtes à être installées sur les rayons.
Les abeilles les termineraient et y monteraient de part et d’autre les parois latérales des alvéoles. « ça gagne du temps à mes bêtes et elles m’en sauront gré ! » disait le Mage.
C’est ainsi que commença pour Loulou le métier de maître des abeilles : dans l’eau de la chaudière, il jetait les pains de cire naturelle de deux cents grammes environ et entretenait le feu jusqu’à ce que l’eau fût à la température voulue.
Quand les pains de cire étaient de la bonne consistance, il les laminait un à un entre les deux rouleaux. Il en sortait un mince gâteau doré engravé recto verso d’hexagones savants, qu’il passait ensuite au massicot pour le calibrer aux dimensions des rayons 12 x 36.
Les rognures retournaient à la fonte.
Et tourne que tu tournes, il en fit ainsi une centaine par jour. Et cela dura dix jours, après quoi ils passèrent en revue les cinq mille cadres de hausse et remplacèrent les trop vieilles cires par celles, toutes fraîches, qu’ils venaient de laminer, en les fixant dans le cadre au moyen d’une gourmette chaude.
Tout cela dans cette belle odeur blonde de cire travaillée alors que les premières abeilles venaient les surveiller, en tournant autour d’eux, évitant adroitement de se prendre aux toiles d’araignées que le mage conservait aux fenêtres pour se protéger des autres insectes.
Il disait : « Le meilleur piège à mouche, et de bien loin, c’est la toelle d’irangne ! ».
Il prenait souvent sur le bout de son doigt une butineuse venue ainsi en observateur et lui disait : « Oui, oui, ma belle, oui, on travaille pour vous !
Ce sera fini en pas tardand, juste quand la grande miellée va commencer. Va le dire à ta patrouille. »
Et chaque fois, la regardant avec amour, il branlait de la tête, en disant : « Sacrée vieille petiote charogne », comme s’il eût parlé à un enfant.
Car c’est en ces termes que l’on montre sa tendresse entre Ouche et Raccordon où les autochtones sont maîtres en l’art de la litote …..