Dossier Technique : la prévention de l’essaimage.

L’essaimage : un mal nécessaire.

De tout temps, et jusqu’à une époque relativement récente — disons un siècle – l’essaimage a été une bénédiction. L’homme, pas encore apiculteur mais simple « cueilleur » tuait les abeilles, par étouffage bien souvent mais aussi par noyade, pour récupérer les rayons de miels (appelés ‘’gâteaux’’ dans la littérature apicole) qui étaient « taillés » avant d’être mis à s’égoutter (on obtenait alors un miel dit de qualité supérieure) ou d’être pressés. La cire était bien sûr récupérée aussi car elle était utilisée pour l’éclairage mais surtout pour les cierges à l’Église. Les pratiques d’étouffage ou d’immersion sont interdites en France depuis 1942 selon le code rural (loi du 9 novembre 1942, promulguée à Vichy). La capture des essaims était alors la seule manière de repeupler un rucher régulièrement saigné à blanc. En période d’essaimage, la surveillance des ruches incombait d’ailleurs aux femmes qui s’adonnaient alors à des travaux d’aiguilles à proximité de ‘’l’apier’’. (Témoignage de Madame Breuil—née en 1905–au hameau de Foin sur la commune de Roche-en-Forez lors d’une interview pour le Groupe-Expo en 1985).

Mme Mélanie BREUIL du hameau de Foin à Roche-en-Forez, devant le rucher familial abandonné, lors d’une interview pour le Groupe-Expo en 1985. (Photo J-L Perdrix)

Rucher traditionnel d’autrefois et ….

…. récolte « à l’ancienne »

(photos J.-L. Perdrix au rucher de Gilbert Bonnefoy à Chavanette, commune de Champdieu en 2004)

Non seulement l’accroissement constant du rucher par l’apport des essaims favorise la propension à l’essaimage mais les colonies qui n’essaiment pas, ou rarement, passent inaperçues et sont peu à peu éliminées. On peut donc affirmer que cette pratique apicole a contribué à sélectionner des souches d’abeilles sur le caractère essaimeur, sans doute encore présent dans notre abeille locale, et qu’en quelque sorte ce fut une sélection « à rebours » contre laquelle il convient de revenir. Le cas de l’abeille Apis Mellifera Carnica est emblématique à ce sujet (voir le paragraphe « Supplément » après l’article)

Actuellement la pratique apicole est de toute autre nature, ce qu’exprime bien le terme « culture’’ dans apiculture ; et essaimage est synonyme de perte de cheptel (sauf si l’essaim est récupéré) et de récolte. C’est aussi synonyme de surcroît de travail (surveillance des ruches, capture des essaims, gestion de ceux-ci et du matériel) de stress (surtout quand on débute) sans compter les nuisances possiblement occasionnées dans le voisinage.

L’essaimage est la pierre d’achoppement de l’apiculture et seul celui qui le gère bien, à défaut de le maîtriser, peut se prévaloir du titre d’apiculteur, et non de simple possesseur d’abeilles.

L’essaimage est donc une plaie en apiculture ; mais c’est un mal nécessaire.  En effet, les abeilles ont, gravé dans leur génome, aussi sûrement que la migration chez certains oiseaux ou poissons, le besoin instinctif d’essaimer pour perpétuer leur espèce. C’est le mode de reproduction de ‘’l’animal’’ qu’est une colonie d’abeilles et c’est grâce à l’essaimage qu’elles existent depuis des millions d’années ; cent millions plus précisément puisque c’est l’âge de la plus ancienne abeille retrouvée à ce jour ; elle fut découverte en Birmanie en 2006 dans un morceau d’ambre fossilisé. Il importe alors de bien connaître le processus d’essaimage afin de prendre les mesures de prévention appropriées pour le limiter au maximum à défaut de le supprimer.

Le processus de l’essaimage.

Comme il vient d’être dit, l’essaimage est un besoin biologique ; mais, en outre, il est exacerbé par de nombreux facteurs favorisants.

    • Les facteurs biologiques.

La vie d’une colonie est régie par des phéromones (molécules chimiques) émises par la reine, les ouvrières et le couvain. Celles de la reine sont les plus importantes et leur action sur la colonie est très complexe ; c’est ainsi que certaines inhibent la construction des cellules royales. En 1954, un chercheur américain, Charles Butler, a démontré qu’une moitié au moins de la population d’une ruche doit entrer en contact avec la reine pour éviter un élevage royal. Les phéromones des glandes tarsales que la reine dépose sur les rayons en se déplaçant jouent le plus grand rôle dans l’inhibition de la construction des cellules royales. Des observations indiquent d’ailleurs que dans une colonie surpeuplée la reine est presque toujours absente du bord des rayons, là où les cellules royales sont construites. L’essaimage est ainsi accru dans les colonies où la circulation de la reine est entravée par un trop grand nombre d’ouvrières.

D’autres facteurs de nature biologiques interviennent aussi : la colonie doit être très développée (population et couvain) car le départ de l’essaim ne peut mettre en péril la survie de la colonie souche, et bien ‘’structurée’’, avec des ouvrières de tous âges. C’est logique puisque l’essaim devra bâtir, élever, récolter et …attendre plus de 3 semaines avant d’enregistrer les premières naissances

Des facteurs génétiques entrent aussi en cause : certaines races sont plus essaimeuses que d’autres – l’abeille noire fait partie de celles-ci – et à l’intérieur des races, certaines souches le sont aussi plus que d’autres. L’âge de la reine importe beaucoup aussi : une jeune reine produit beaucoup de phéromones et est plus alerte pour se déplacer et assurer leur diffusion. Il est d’ailleurs couramment admis qu’une reine d’un an essaime très peu. C’est la raison pour laquelle les professionnels renouvellent majoritairement leurs reines chaque année.

    • Les causes favorisantes :
  • Le déséquilibre couvain ouvert/couvain fermé : c’est sans doute la cause première qui va inciter une colonie à essaimer. Les jeunes nourrices ont leurs glandes hypopharyngiennes et mandibulaires à leur développement maximum à cette période d’élevage intense et un grand besoin de secréter leur gelée royale, ce qu’elles ne peuvent pas ou plus faire s’il y a peu de larves à nourrir. Elles sont ‘’en souffrance’’ comme le sont des vaches laitières qui ne sont pas traites. C’est cette souffrance qui s’exprime par le terme de fièvre d’essaimage. Dans une colonie qui se développe rapidement, ce déséquilibre est vite atteint : 6 jours de couvain ouvert pour l’état larvaire contre 12 jours de couvain fermé pour la nymphose.

Nid à couvain congestionné ; essaimage enclenché (cellules déjà operculées). Photo Rucher-École

  • La surpopulation de la colonie : elle entrave la dispersion des phéromones de la reine.
  • L’environnement : l’emplacement du rucher et des ruches (chaleur excessive, manque de ventilation)
  • Les conditions météorologiques : une claustration des abeilles engendre une surpopulation et un déséquilibre dans la population. Le retour de conditions météorologiques clémentes est souvent suivi d’un pic d’essaimage.
  • La congestion du nid à couvain : des apports excédentaires en pollen et nectar entreposés dans le nid à couvain peuvent bloquer la ponte de la reine. C’est très souvent ce qui se produit sur la miellée de colza, plante riche en pollen et très nectarifère, qui coïncide avec une période de développement intense pour les colonies.
  • L’abondance des ressources : si celle-ci est nécessaire et répond au besoin biologique de la colonie (nécessité pour l’essaim à venir à survivre : s’établir, se développer et faire des provisions pour l’hiver) c’est aussi une cause favorisante par l’encombrement du nid à couvain qu’elle induit. Et à nouveau, le cas de la miellée de colza est bien connu !
  • Et pour terminer, l’apiculteur lui-même : nourrissement stimulant, pose trop tardive de la hausse pour n’en nommer que deux tant les erreurs ou opérations inappropriées sont nombreuses.

Conclusion : La prévention, stratégie de lutte contre l’essaimage, découle de tout ce qui précède. Il convient alors de prendre en considération la génétique, de modifier les stimuli biologiques et d’agir sur les facteurs favorisants.

Mais avant, faisons un bref rappel sur le processus de l’élevage royal : Les différentes étapes.

Construction d’une cupule, ébauche de la cellule royale.

J -0    Ponte d’un œuf par la reine. (Contrairement à ce qu’on entend dire – ou peut lire – parfois, les œufs ne sont jamais déplacés par les abeilles). La cupule contient souvent un petit fond d’une gelée très liquide pour maintenir un milieu humide, mais ce n’est pas un apport alimentaire.

J +3 Naissance de la larve, suivie aussitôt d’un gavage en gelée royale par les nourrices ; le poids de l’œuf est multiplié par 700 en 3 jours, la cellule est allongée progressivement.

J +9 Operculation de la cellule et nymphose. (À partir de l’operculation, la cellule est très fragile, elle ne doit plus être retournée ni cognée : la nymphe est sensible à la position et aux chocs. On considère que la fragilité maximale des cellules royales s’étend de J9 à J14). Et c’est à partie de cette date qu’un essaim peut partir !!

J +16 Naissance de la reine qui ronge elle-même l’opercule pour se libérer et qui est aussitôt prise en charge (nourrie principalement) par des nourrices.

C’est une durée moyenne qui peut varier sensiblement en fonction des conditions de nutrition de la larve mais surtout de la température interne du nid.

Compte-tenu de tout ce qui vient d’être dit et rappelé précédemment, quelles sont les stratégies et mesures à mettre en œuvre pour affronter cette période d’essaimage si critique pour les ruches et si stressante pour l’apiculteur.

    • Les stratégies en amont, sur le long terme :
  • Travailler avec des races réputées peu essaimeuses. Ceci a pour corollaire d’acheter régulièrement des reines, d’où un coût certain, ou de s’engager sur la voie de l’élevage pour conserver ce caractère au maximum dans son cheptel. Si on veut travailler avec l’abeille dite noire, pour quelque raison que ce soit, il ne faudra pas alors être trop laxiste sur la prévention. Un apiculteur averti en vaut deux !!
  • Travailler avec des souches peu essaimeuses. Pour cela multiplier uniquement les colonies non, ou peu, essaimeuses. C’est alors s’interdire, par exemple, d’appliquer la méthode dite de l’éventail à une ruche sur le point d’essaimer ou venant d’essaimer. La solution : détruire toutes les cellules naturelles et introduire un cadre de couvain de tous âges, issu d’une colonie que vous considérez non essaimeuse. Les abeilles élèveront de nouvelles cellules sur ce couvain. Mais elles en élèveront aussi sur leur propre couvain, très probablement. Une semaine plus tard, détruisez à nouveau toutes les cellules royales et ne conservez que celles qui sont sur le cadre que vous avez introduit. Vous aurez perdu du temps certes mais vous aurez franchi la première étape de la sélection par laquelle passe la maîtrise de l’essaimage.
  • Travailler avec des reines jeunes, c’est-à-dire d’un an (reines dites hivernées dont ce sera la première saison) et de qualité. La qualité d’une reine tient aux conditions dans lesquelles elle a été élevée : gavée de gelée royale dans une colonie débordant de jeunes nourrices ; c’est la raison pour laquelle en élevage de reines on dit qu’on amène la colonie éleveuse ‘’au bord de l’essaimage’’ ; et c’est aussi la raison pour laquelle on dit que les meilleures reines sont les reines d’essaimage — mais c’est seulement dommage qu’elles soient potentiellement issues de souches essaimeuses ! et bien fécondée, c’est à dire conditions météorologiques favorables et abondance de mâles
  • Ne pas stimuler au printemps, d’autant moins si la reine est âgée, ou alors savoir gérer ce risque.
  • Retirer au moins deux vieux cadres de corps et les remplacer par des cires gaufrées pour satisfaire au besoin des jeunes abeilles de secréter de la cire. Cette mesure est d’autant plus salutaire qu’elle se double d’un avantage de prophylaxie sanitaire.

                      Ajout de la hausse et de cadres à bâtir. Photo Rucher-École.

  • Agrandir le volume de la ruche pour éviter la surpopulation, c’est-à-dire mettre la hausse à temps, sinon au moment opportun, et en profiter pour renouveler aussi deux cadres à bâtir, toujours dans le même objectif de répondre au besoin de sécrétion des ouvrières. Mieux vaut mettre la hausse trop tôt que trop tard. Et si vous êtes dans le doute, placez une feuille de journal, percée de quelques trous faits avec la pointe du lève-cadres, entre le corps et la hausse. Les abeilles décideront d’elles-mêmes du moment opportun. Rappel de la règle 6/10 : on met la hausse quand il y a 6 cadres de couvain (6 jolis cadres de couvain s’entend, et non du couvain sur 6 cadres !)
  • Assurer une bonne ventilation en supprimant le réducteur d’entrée et en ouvrant, partiellement ou entièrement selon la force de la colonie, le plancher grillagé et en tenant compte du fait que celui-ci l’est entièrement (plancher Nicot par exemple) ou partiellement (ancien plancher bois souvent).

Bref, occuper chaque caste d’abeilles, à défaut de chaque abeille ! La nourrice doit pouvoir secréter de la gelée royale, la cirière doit pouvoir bâtir et la butineuse doit pouvoir récolter, ce qui occupera les magasinières.

Bien évidemment, hélas, on ne peut pas intervenir sur les conditions météorologiques. L’essaimage intempestif après une période pluvieuse au printemps a sa cause principale dans le confinement des butineuses dans la ruche.

    • Les stratégies en cours de période d’essaimage.

La probabilité de l’essaimage dépend du cycle biologique de la colonie dans le cadre de son développement annuel. Pour ce qui nous concerne, géographiquement parlant, c’est essentiellement la période d’avril à fin juin. En effet la colonie doit s’être développée au point de se scinder et d’avoir toutes les chances de survie, aussi bien pour la souche (la colonie d’où sort l’essaim) qui se retrouve temporairement sans ‘’génitrice’’ que pour l’essaim qui doit repartir à zéro. C’est donc dans cette période que se situe la prévention de l’essaimage et que l’activité de l’apiculteur va être à son maximum auprès de ses ruches et lui demander la plus grande vigilance. Vigilance à quoi ? À de nombreux signes avant-coureurs tels :

  • Une colonie qui élève des mâles tôt en saison serait un indice de prédisposition à l’essaimage. C’est une assertion qu’on trouve dans bon nombre d’ouvrages apicoles et communément admise. Même si elle n’a pas de base scientifique, pourquoi ne pas la noter alors et avoir cette colonie ‘’à l’œil’’ lors des prochaines visites.
  • Une colonie qui ‘’fait la barbe’’, mais en sachant cependant que ce peut être un comportement normal en cas de très forte chaleur.
  • Une colonie qui se révèle sans raison particulière tout à coup agressive, mais en sachant aussi que ce peut être le cas d’une colonie orpheline ou …. en raison d’une maladresse de votre part, voire de votre enfumoir mal allumé !
  • Une colonie qui marque une baisse de récolte alors que les autres continuent à bien récolter.
  • Une colonie qui ne bâtit plus, ou mal, sans dynamisme. C’est ainsi qu’un cadre à jambage non ou mal pris est un indice de fièvre d’essaimage. À noter alors que c’est un avantage autre que le piégeage des varroas et qu’un tel cadre a deux bonnes raisons d’être utilisé. Une remarque : la construction des rayons est sous la dépendance des phéromones de la reine. Le dynamisme bâtisseur d’un essaim dans les jours qui suivent sa sortie s’explique par le fait que les phéromones de la reine sont plus facilement distribuées (moins d’abeilles) mais surtout non diluées dans les phéromones du couvain.

Dans la pratique, la plupart de ces indices se déroulent à l’insu de l’apiculteur ou passent inaperçus et le signe le plus manifeste reste sans conteste les velléités d’élevage, les constructions de cellules royales. D’où les visites de préventions d’essaimage dont on ne peut faire l’économie.

À quelle fréquence ? Idéalement chaque semaine, ou tous les huit jours ; ne pas dépasser 9 jours, durée qui peut être fatidique.

Sur quelles ruches ? Toutes. D’où l’intérêt d’avoir un rucher homogène. Il n’y a pas nécessité à visiter tous les cadres ; on admet communément que si la visite de la moitié du couvain ne révèle pas de cellules, l’autre moitié n’en comporte pas non plus ; d’où un gain de temps pour une opération fastidieuse.

Avec quelle démarche ? Être attentif aux indices énumérés précédemment (agressivité inhabituelle, gaufre mal prise, baisse de récolte, déséquilibre couvain operculé/couvain ouvert, nectar dans le nid à couvain…) et ne pas se laisser distraire (conseil surtout pour les débutants !) : on cherche les cellules royales, on secoue les cadres et on regarde. Puis on prend des notes pour la prochaine visite.

Notes : la reine est marquée blanche ; le 19 mars elle comptait 5 cadres de couvain et une cire gaufrée avait été introduite ; le 9 avril elle avait 7 couvain ; une gaufre a été insérée dans le nid et la hausse posée.   Photo Rucher-École. (fil rouge du 9 avril 2022 ; la reine – blanche — est de 2020).

Quelles sont les rencontres possibles ?

  • Une cupule ou ‘’amusette’’ : on détruit, on s’assure qu’il n’y a pas de causes favorisantes ; s’il y en a on y porte remède et on surveille la prochaine fois.
  • Une cellule pondue : on détruit et porte remède à des causes favorisantes car il y en a forcément, la plus fréquente étant l’absence de hausse. Inutile de dire qu’il ne faut pas manquer la visite suivante !!


Cellule pondue. Photo Rucher-École

Cependant deux remèdes sont possibles : supprimer un mais plus sûrement deux cadres de couvain operculé, sans les abeilles, et les remplacer par deux cadres gaufrés. Ces deux cadres de couvain prêt à naître pourront servir à renforcer une ou deux colonies en retard. On procède ainsi à l’homogénéisation du rucher dont il a été fait mention précédemment. Le second est plus efficace : tirer un paquet d’abeilles. Pour cela placer une grille à reine sur le corps de la ruche à purger, puis une hausse contenant 3 ou 4 cadres bâtis, vides bien sûr, et un couvre-cadres. En enfumant modérément la colonie et en tapotant le corps de ruche du plat de la main, avec une planchette ou le lève-cadres, on fait monter rapidement un kilo d’abeilles qui sont de jeunes nourrices. La ruche ainsi purgée perdra toutes velléités d’essaimage. Quant aux abeilles ainsi récoltées elles pourront soit servir à renforcer une ruche faible (réunion au papier journal), l’objectif étant toujours le même, à savoir équilibrer les ruches, soit à créer une mini colonie dans une ruchette en y introduisant une cellule royale operculée. Dans ce cas cela suppose soit d’avoir fait soi-même à cette époque un élevage de reines – toujours à partir d’une souche peu essaimeuse ! — (cas très improbable), soit d’en trouver dans son rucher. Mais dans ce cas cette cellule sera forcément une cellule d’essaimage et on perd de vue la sélection. Donc solution à ne pas choisir !

Tapotement pour purger une ruche. Photo Rucher-École.

  • Cellule ‘’au lait’’ : larve de quelques heures, minuscule, avec de la gelée royale ou cellule ouverte (larve de 2 ou 3 jours baignant sur un lit de gelée royale, au fond d’une cellule déjà allongée, étirée. Dans ces deux cas l’essaimage est enclenché irrémédiablement. On arrive trop tard ou bien la prévention a échoué. Que faire alors ? Détruire ? La destruction régulière des cellules royales permet de contrôler quasi totalement l’essaimage, mais…. Oui car il y a un mais !! C’est un travail fastidieux car la visite doit se faire selon un rythme hebdomadaire, être complète, concerner tous les cadres sans exceptions qu’il faut secouer pour les débarrasser de leurs abeilles et minutieuse car certaines cellules sont parfois bien cachées et à peine visibles. Une seule cellule oubliée et c’est l’échec assuré.

C’est un travail pénible (il faut faire face à des abeilles devenues agressives) et peu rentable (une colonie en fièvre d’essaimage cesse pratiquement de récolter). C’est une méthode qui en fait prolonge la fièvre d’essaimage et peut même être contre-productive. Pour l’avoir pratiquée il y a très longtemps –j’avais alors choisi de travailler avec des reines Carnica réputées pour leur douceur, mais aussi de leur propension à essaimer – il m’est arrivé une fois de retrouver la colonie avec l’essaim parti, sans cellules mais uniquement quelques plaques de couvain sur lequel élever. Préciser que le rucher était alors à Chambles pour la miellée de châtaignier, vous laisse entrevoir les contraintes de déplacements que je m’étais en plus imposées. Ce n’est donc pas, à mon avis, la solution.

Autre possibilité : tirer un essaim artificiel avec deux cellules et détruire l’élevage de la souche. Mais on n’est plus vraiment dans la prévention de l’essaimage. D’ailleurs ne dit-on pas ‘’essaimer’’ une ruche ? On est déjà dans la gestion de l’essaimage qui sera la suite de cet article, à venir dans le prochain bulletin.

  • Cellule operculée : il se peut que l’essaim soit déjà parti ! Rappel : si les conditions météorologiques sont favorables le départ de l’essaim peut intervenir dès l’operculation de la première cellule, soit 9 jours après la ponte de l’œuf. Il est d’ailleurs surprenant de voir combien d’apiculteurs croient encore aujourd’hui que le départ d’un essaim a lieu au moment de la naissance de la première reine. Que faire alors ? Même solution que celle envisagée dans le cas précédent (et qui n’en est pas vraiment une) et bien regarder ……dans les arbres alentour. En attendant le prochain bulletin !

Reine naissante, rongeant son opercule. Photo Rucher-École.

Quelques rappels et précisions, plus précisément à l’intention des débutants :

— Ne pas confondre vieilles ébauches, restes de cellules royales (vieille cire la plupart du temps) avec des amusettes, ébauches récentes. La couleur de la cire vous permet de faire le distinguo.

— Reconnaître les différents types de cellules :

Essaimage : elles sont nombreuses, généralement situées en bordure ou au bas des cadres.

Cellules d’essaimage. Photo Rucher-École.

Supersédure : comme les cellules d’essaimage mais en très petit nombre, 2 ou 3. Elles sont rares en période d’essaimage.

Sauvetées : très nombreuses et situées en milieu de cadres car l’élevage a été fait à partir du couvain dans une ruche orpheline (mort naturelle de la reine) ou orphelinée (volontairement ou le plus souvent accidentellement) par l’apiculteur.

Cellules de sauvetée. Photo Rucher-École

Dans ces deux cas il ne faut surtout pas détruire les cellules, au risque d’orpheliner irrémédiablement la colonie. Donc si essaimage va de pair avec élevage royal, l’inverse n’est pas vrai : la présence de cellules royales n’indique pas nécessairement une prédisposition à l’essaimage. D’où l’importance de bien reconnaître la nature des cellules.

Et pour terminer, mon avis sur deux pratiques controversées :

  • La grille à reine, cause favorisante de l’essaimage ?

La grille à reine a de fervents partisans –dont je suis—mais aussi des détracteurs convaincus. Si ses avantages en matière de récolte sont reconnus sans conteste par les uns et les autres, ce n’est pas le cas concernant l’essaimage.

La hausse permet à la colonie de poursuivre son développement à un moment où le couvain, la population et les ressources s’accroissent vite et parfois de façon très importante. Alors il faut être bien conscient que placer une grille à reine à ce moment-là est une cause favorisante de l’essaimage et qu’il va falloir la contrecarrer par une gestion rigoureuse du nid à couvain, c’est-à-dire faire en sorte que la reine ne soit jamais entravée dans sa ponte. Cet inconvénient induit indubitablement une contrainte non négligeable dans la surveillance du nid à couvain, mais elle est largement compensée par les facilités de gestion des hausses et de récolte, surtout lorsqu’on pratique la transhumance.

  • Le clippage de la reine et la prévention de l’essaimage.

Le clippage consiste à écourter, d’environ un tiers de sa longueur, une des deux grandes ailes de la reine. Les puristes écourtent l’aile gauche les années paires et la droite les années impaires, ce qui peut être une façon de connaître l’âge de la reine aussi ; mais pas de la trouver facilement en cas de recherche ! À noter que le clippage est interdit dans le cahier des charges de l’apiculture biologique.

Image extraite de « L’élevage des reines » Gilles FERT.

Une reine clippée est considérée comme intègre par les abeilles et acceptée sans problèmes ; ce qui n’est pas le cas si une patte est coupée ou simplement blessée. Ainsi mutilée la reine est incapable de voler. Donc d’essaimer, direz-vous ; et c’est donc la solution à l’essaimage penserez-vous ! Pas vraiment, hélas. Et d’ailleurs, ça se saurait. Quel intérêt alors ? Lorsque l’essaim sort de la ruche, la reine le suit, emportée par le flot des abeilles. Mais comme elle ne peut plus voler, elle tombe devant la planche de vol ou quelques mètres devant. L’essaim tarde à se poser et lorsqu’il le fait c’est en plusieurs grappes. Il ne se regroupe pas avec la même cohésion que lorsque la reine est présente et, en peu de temps, toutes les abeilles rentrent à leur ruche.

Pour l’apiculteur qui a assisté à la scène, outre le côté spectaculaire de l’essaimage et surtout du retour en masse à la ruche, il est clair de savoir quelle ruche a essaimé et facile d’y apporter une solution. S’il n’a pas assisté à la scène, ce qui est la majorité des cas, la seule trace réside dans la présence de la reine devant la ruche, très souvent entourée d’une poignée d’abeilles. Malheureusement la reine et les quelques abeilles qui l’accompagnent disparaissent au bout de quelques heures et le lendemain aucun indice ne témoigne de cet essaimage. Essaimage qui se reproduira, puisqu’il est génétiquement programmé, mais quelques jours plus tard, avec à sa tête une reine vierge, la première née ; et qui donnera un gros essaim qui ira souvent se percher haut et loin. Donc quasiment irrécupérable.

À quoi bon clipper ses reines alors ? Essentiellement pour rendre les visites à la recherche des cellules dans le corps de ruche moins fréquentes. On sait qu’il faut visiter ses ruches chaque semaine en période d’essaimage. En théorie on peut même attendre 9 jours (possibilité de départ de l’essaim dès l’operculation de la cellule si les conditions météorologiques sont favorables) mais la visite hebdomadaire est quand même plus sûre. Si la reine est clippée, la surveillance peut se faire tous les 15 jours (au lieu de 7 ou 8). Et en théorie on peut même attendre 16 jours (naissance de la première reine) mais ce n’est pas prudent. C’est là le seul intérêt du clippage des reines. Alors ne croyez pas ceux qui disent, ou écrivent, qu’il n’y a pas d’essaimage avec des reines clippées, même si ce sont des reines de races réputées peu essaimeuses (ligustica entre autres). Je peux en témoigner car j’ai clippé mes reines, et les ai marquées d’une pastille de couleur par année, numérotée, pour un meilleur suivi, pendant des années. J’ai cessé car je suis devenu malhabile et surtout après m’être entendu répondre un jour par un conférencier, Joseph Hemmerlé pour ne pas le nommer, que couper le bout d’une aile, c’était, par les nervures, ouvrir grand une porte aux nombreux virus présents dans les colonies actuellement.

Jean-Louis PERDRIX.

 

Supplément : Le caractère essaimeur. Le cas emblématique de l’abeille Apis Mellifera Carnica, dite « carniolienne ».

Si la Slovénie est célèbre pour sa densité d’apiculteurs (1ère du monde avec près de 5 apiculteurs pour 1000 habitants) ainsi que pour ses traditions apicoles (c’est elle qui a obtenu en 2017 auprès de l’ONU, la création de la Journée Mondiale de l’Abeille –avec le choix du 20 mai, date anniversaire de la naissance d’Anton Jansa 1734-1773, apiculteur à la Cour d’Autriche et fondateur de la première école d’apiculture à Vienne), elle l’est aussi, et peut-être même surtout, pour son abeille Apis Mellifera Carnica, aussi appelée carniolienne car son berceau serait la Carinthie province à cheval maintenant sur le sud de l’Autriche et le nord de la Slovénie, région montagneuse, densément boisée au climat continental, chaud en été et très froid en hiver.

Les traditions apicoles slovènes : Autrefois lorsqu’on ne connaissait pas encore le sucre blanc (sucre de canne d’abord puis de betterave plus tard) le miel était l’unique substance sucrante, tout comme la cire était le matériau indispensable pour confectionner des bougies et des cierges. Dans toute l’Europe, chaque ferme possédait son rucher au même titre que son clapier, son poulailler, son jardin, son verger etc…. Les ruches et ruchers variaient en fonction de la géographie et du climat des pays : ruches en paille ici, troncs d’arbre évidés là-bas, ruchers en plein air ou simplement couverts ici, niches dans des « murs d’abeilles » ailleurs. En Slovénie, les abeilles étaient élevées dans de petites caisses parallélépipédiques en bois d’environ 40cm de large, 80 de longueur et 20 de hauteur, appelées « kranjic »

Une ruche traditionnelle du 19ème siècle, encore appelée Kranjic. Musée de l’apiculture slovène à Radovljiça. (Photo personnelle).

Elles étaient entassées les unes sur les autres comme des stères de bois dans un chalet pour les abriter du chaud soleil d’été et du froid hivernal rigoureux.

Rucher d’Anton Jansa à Breznica (près de Bled). Photo personnelle.

Toutes les opérations apicoles se déroulaient à l’intérieur du chalet, aussi bien visites des ruches que récolte, récolte qui avait lieu en général après le 15 août. Les abeilles étaient habituellement asphyxiées au soufre. Au milieu du XVIIIème siècle apparut en Slovénie un art populaire très particulier : la décoration des frontons de ruches sur des thèmes bibliques ou de la vie courante. Les simples chalets abritant un rucher devinrent des galeries d’art en plein air où des artistes locaux pouvaient laisser libre cours à leur inspiration.

Frontons de ruches décorés. Photo personnelle.

De nos jours de tels chalets sont courants mais abritent des ruches à cadres mobiles au format national dit AZ, proche du format Langstroth et les façades sont aussi très colorées mais ne méritent plus le qualificatif d’art naïf !

Un rucher contemporain. (Photo personnelle.)

La transhumance est aussi une très vieille tradition apicole slovène. Elle se pratiquait à dos d’homme, la taille et le poids des « kranjic » le permettant relativement facilement, à condition de ne pas aller trop loin quand même !

Photo extraite du dépliant Apimondia 2003.

Poster pour le XXXVIII -ème Congrès Apimondia en Slovénie en 2003

Pour des ruchers plus importants le transport se faisait par char.

Musée de l’apiculture slovène à Radovljiça. (Photo personnelle).

Char réalisé par le Comité de jumelage Montbrison-Sézana (Slovénie) pour le corso de la Fête de la

Fourme en 2012. (Photo personnelle).

De nos jours, c’est par camion, bien sûr. Et toujours aussi pittoresques.

Photo extraite du livre « The Carniolan Bee » Museum of Apiculture in Radovljiça.

La réputation de la Carnica, la ‘’sivka’’ (la ‘’ grisoune’’ dirions-nous), c’est-à-dire la grise, à cause de la couleur de ses poils qui lui donnent cet aspect, provient de ce qu’elle possède de très nombreuses qualités, qualités que d’autres races présentent aussi bien sûr, mais pas à un tel degré et pas en aussi grand nombre non plus.

La Carnica est surtout réputée pour sa douceur qui en fait une abeille très facile à travailler ; En Slovénie, il n’est pas rare de voir des apiculteurs travailler avec une pipe en guise d’enfumoir !

Modèle de pipe enfumoir ……                                                                                                        …….  et apiculteur au rucher.

Cette qualité serait due à une sélection (non intentionnelle bien sûr) et le fruit d’un élevage ancestral des abeilles dans de très petits volumes, les kranjic. Tout apiculteur a pu constater que les petites populations d’abeilles sont douces, même si la souche est plutôt agressive. C’est tout particulièrement le cas des nucléi qui peuvent quasiment être travaillés sans fumée. Ce trait comportemental acquis maintenant viendrait de cette pratique apicole.

Ses autres qualités unanimement reconnues :

Son ardeur au travail (elle est particulièrement performante sur de courtes miellées),

Son aptitude à bien supporter les hivers longs et rigoureux en consommant très peu,

Son démarrage rapide au printemps et surtout le fait qu’elle excelle sur les miellées de miellat, sapin entre autres.

Toutes ces qualités sont dues à son biotope d’origine : pays au climat continental et pays de montagne extrêmement boisé. De nos jours, la forêt couvre encore 60% de la superficie totale du pays.

Autre qualité encore : elle est très peu sensible à la dérive et a un excellent sens de l’orientation. Cette qualité serait une aptitude acquise du fait de son élevage en chalet couvert avec les entrées sur une seule façade et surtout très proches les unes des autres.

Son point faible, car elle en a bien un ! et qui lui ‘’colle à la cuticule’’, est sa très forte propension à essaimer. (Pour avoir travaillé quelques années avec des reines Carnica que je faisais venir de Slovénie, il y a de cela une quarantaine d’années, je peux parler en connaissance de cause !). Et là encore c’est le résultat d’un élevage contre nature. Les ‘’Kranjic’’, de par leur volume très réduit ont favorisé l’essaimage et ce dernier, vécu comme un bienfait pour boucher les trous suite à la récolte par asphyxie des abeilles, n’a fait que favoriser une tendance naturelle inhérente à la colonie d’abeilles : sa reproduction.

Malgré ce défaut, dès la fin du XIXème siècle, un commerce important d’essaims d’abord puis de reines ensuite (après la deuxième guerre mondiale) a favorisé la dispersion de la Carnica en Europe où elle a supplanté les écotypes de la noire, principalement en Allemagne, Suisse et Tchéquie. Mais, plus à l’Est la Caucasica lui a bien résisté…. Importée aux États-Unis au milieu du XIXème siècle (à l’époque de Langstroth), elle n’a pas supplanté la Ligustica, pas plus qu’elle ne l’a  concurrencée dans des zones nordiques (Nord des USA et Canada) où elle retrouvait pourtant des conditions assez proches de son territoire d’origine. Par contre elle a été importée en Amérique du Sud, Chili principalement, où elle est maintenant bien implantée.

En Slovénie actuellement, et ce depuis bientôt cinquante ans, un travail de sélection sur le critère de non-essaimage et d’élevage rigoureux en race pure, aurait beaucoup atténué cette fâcheuse propension à « fuguer » ; du moins c’est ce que disent les éleveurs slovènes…. Il est à noter que toute importation d’abeilles est interdite en Slovénie depuis 1984. Le pays a d’ailleurs réussi, lors de son adhésion à l’Union Européenne (1er mai 2004), à maintenir cette barrière contraire au libre-échange.

Un ancien chalet slovène, pour le folklore car sans abeilles. (Photo personnelle)

Jean-Louis PERDRIX.